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Lafarge reconnu coupable de financement du terrorisme en Syrie

| AFP | 326 | Aucun vote sur cette news
( Behrouz MEHRI / AFP )

Le cimentier français Lafarge et huit anciens responsables ont été reconnus coupables lundi par le tribunal de Paris de financement de terrorisme en 2013 et 2014, pour avoir payé des groupes jihadistes afin qu'ils laissent tourner une usine au milieu de la guerre en Syrie.

Dans ce dossier à la croisée du monde international des affaires, de la géopolitique et des eaux troubles du renseignement, l'affaire Lafarge raconte la retentissante compromission d'une grande entreprise du CAC 40 pour préserver ses intérêts économiques dans une Syrie à feu et à sang, que les autres multinationales avaient quittée.

La société, avalée depuis par l'entreprise suisse Holcim, a procédé à des paiements à trois organisations jihadistes dont le groupe Etat islamique (EI), à hauteur de près de 5,6 millions d'euros, a établi le tribunal correctionnel dans son jugement, qui a souligné que cela leur avait permis de "préparer des attentats terroristes", notamment ceux de janvier 2015 en France.

Christian Herrault, ancien directeur général adjoint de Lafarge, arrive au tribunal de Paris le 13 avril 2026, pour le verdict dans le procès du groupe cimentier français, accusé de financement du terrorisme en Syrie
Christian Herrault, ancien directeur général adjoint de Lafarge, arrive au tribunal de Paris le 13 avril 2026, pour le verdict dans le procès du groupe cimentier français, accusé de financement du terrorisme en Syrie ( Behrouz MEHRI / AFP )

"Cette modalité de financement des organisations terroristes, et à titre principal de l'EI, a été essentielle comme participant à la mainmise de l'organisation terroriste sur les ressources naturelles de Syrie, lui ayant permis de financer des actes terroristes sur zone et projetés à l'extérieur, notamment en Europe", a souligné la présidente du tribunal, Isabelle Prévost-Desprez.

La société a établi un "véritable partenariat commercial avec l'EI", a-t-elle asséné, observant que le montant versé aux organisations jihadistes, "jamais atteint", participait à la "gravité extrême des faits".

Durant l'âpre procès en novembre-décembre, la défense a cherché à casser le narratif selon lequel la cimenterie de Jalabiya, investissement flambant neuf de 680 millions d'euros, a été maintenue en activité pour des raisons purement financières, au détriment de la sécurité de son millier de salariés.

Vue de la cimenterie de Lafarge à Jalabiya, en Syrie, le 19 février 2018
Vue de la cimenterie de Lafarge à Jalabiya, en Syrie, le 19 février 2018 ( Delil SOULEIMAN / AFP/Archives )

"On peut se laver les mains et partir, mais que seraient devenus les salariés de l'usine si nous étions partis?", a soutenu en interrogatoire Christian Herrault, ancien directeur général adjoint de Lafarge. "On avait le choix entre deux mauvaises solutions, la pire et la moins pire."

Décortiquant échanges de mails, comptes rendus de réunions et relevés bancaires, le tribunal s'est plongé de longues semaines durant dans l'engrenage des paiements de Lafarge, via son intermédiaire syrien Firas Tlass, aux groupes Etat islamique (EI) et Jabhat al-Nosra.

Pour le Pnat, les versements aux entités classées comme "terroristes" ont atteint un montant minimal de près de 4,7 millions d'euros.

"Ahurissant de cynisme"

Ce système prévoyait le versement d'argent pour, d'une part, financer l'acquisition d'intrants destinés à la production de ciment, tels que les hydrocarbures ou la pouzzolane, et, d'autre part, assurer des "paiements de sécurité" et permettre aux employés de la cimenterie et aux marchandises de passer les barrages dans la région.

Si les prévenus ont soutenu avoir été victimes de "racket", le terme a fait tiquer la présidente du tribunal Isabelle Prévost-Desprez, plusieurs messages internes à Lafarge faisant plutôt état de "négociations" ou d'"accords".

Bruno Pescheux, ancien directeur de Lafarge pour le Moyen-Orient, arrive au tribunal de Paris le 13 avril 2026, pour le verdict dans le procès du groupe cimentier français, accusé de financement du terrorisme en Syrie
Bruno Pescheux, ancien directeur de Lafarge pour le Moyen-Orient, arrive au tribunal de Paris le 13 avril 2026, pour le verdict dans le procès du groupe cimentier français, accusé de financement du terrorisme en Syrie ( Behrouz MEHRI / AFP )

"Il y avait cette conviction que (la guerre) n'allait pas durer. Si on ne comprend pas ça, on ne comprend pas certaines décisions qui ont été prises", a expliqué Bruno Pescheux, l'un des protagonistes du dossier en tant que directeur de la filiale syrienne de Lafarge de 2008 à l'été 2014.

"Cette crise était un tunnel. Tout le monde nous disait que cette crise serait courte, qu'on allait voir la lumière. Mais en fait, la lumière n'est jamais venue", a-t-il dit.

A l'audience, les deux procureures du Pnat ont souligné "l'absence totale d'adhésion à l'idéologie jihadiste" des prévenus, mais noté leur "absence de reconnaissance" et de "regrets" sur les faits.

Elles ont requis à l'encontre de la société Lafarge l'amende maximale de 1,125 million d'euros ainsi qu'une confiscation partielle du patrimoine à hauteur de 30 millions d'euros.

Contre l'ex-PDG du groupe, Bruno Lafont, qui nie mordicus avoir été au courant des versements illicites, le parquet a demandé six ans d'emprisonnement avec mandat de dépôt différé mais sans exécution provisoire.

Le Pnat estime que Bruno Lafont était bien informé et qu'il a "donné des directives claires" pour maintenir l'activité de l'usine, "un choix purement économique, ahurissant de cynisme".

Malgré les millions versés, la cimenterie de Jalabiya est finalement évacuée par Lafarge dans l'urgence et l'impréparation la plus totale le 18 septembre 2014 face à l'avancée de l'EI. Le lendemain, elle tombe aux mains des jihadistes.

Particularité de ce dossier, des victimes du 13-Novembre se sont constituées parties civiles, voyant dans cette affaire l'un des "rouages" des attentats qui ont ensanglanté la France les années suivantes.

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