La corruption ne fait plus "honte": "cri d'alarme" de la patronne d'Anticor avant la présidentielle
A l'aube de la campagne présidentielle, la déléguée générale d'Anticor Inès Bernard s'alarme du manque de volonté politique et de moyens pour lutter contre la corruption, au point de "menacer la démocratie", dans un entretien à l'AFP.
A la tête de la première association française de lutte contre la corruption, engagée dans 160 procédures, cette avocate de formation a vu le sujet s'effacer des priorités politiques. Et appelle à un sursaut, dans un ouvrage à paraître vendredi ("Le droit de corrompre", éditions Rue de l'Echiquier).
QUESTION: A vous lire, la lutte anticorruption est à un point de bascule...
REPONSE: "Il y a une dizaine d'années, des affaires d'ampleur éclataient, comme l'affaire Cahuzac, donnant lieu à une volonté politique, en mesure d'insuffler des lois protectrices pour mieux lutter contre la corruption.
Mais désormais cette volonté politique est aux abonnés absents. (...) Ce qui fait qu'il n'y a plus de moyens pour lutter contre la corruption. La justice économique et financière est vraiment réduite à peau de chagrin ! Elle n'a plus la possibilité d'enquêter, parce qu'il n'y a pas assez d'enquêteurs, pas assez de magistrats.
Q: La lutte pour la probité aurait-elle cédé la place à un "droit de corrompre", quasiment revendiqué par certains ?
R: "Absolument ! Dans les affaires de corruption, il y a la peine prononcée sur le papier, et puis il y a aussi la honte. Et aujourd'hui, c'est un petit peu +ni peine ni honte+.
Les peines auxquelles les responsables publics sont condamnés quand ils ont commis des infractions à la probité sont relativement faibles, et en plus il n'y a pas de honte collective. L'exécutif, par exemple, ne va pas hésiter à soutenir des responsables publics qui ont été condamnés dans des affaires."
Q : Ce sentiment vous a-t-il saisi après les condamnations en première instance de Nicolas Sarkozy et en appel de Marine Le Pen ?
R : "On a l'habitude, en ce qui concerne les affaires, que ce ne soit en général jamais de la faute des mis en cause. C'est de la faute des juges, la faute des médias qui ont révélé les affaires...
Mais dans ces deux dossiers-là, il y a eu des réactions qui ont été encore plus fortes que d'habitude. Je parle de déflagration, avec vraiment une cible mise dans le dos des juges. Ces réactions-là expriment une volonté de se soustraire totalement à la justice (et) la haine du principe républicain d'égalité devant la loi."
Q: Votre livre sort à moins de 200 jours de l'élection présidentielle...
R: "Je veux lancer un cri d'alarme ! Il faut s'emparer de ce sujet maintenant. Il y a un enjeu fondamental, celui de la démocratie en France.
La justice n'est pas suffisamment indépendante. Emmanuel Macron avait promis de faire en sorte que le parquet soit indépendant du pouvoir exécutif. Il ne l'a toujours pas fait. C'est la mesure d'urgence à prendre.
Si demain on se retrouve avec une présidente qui est moins attachée à la démocratie que ce qui est le cas actuellement, on va se retrouver avec une justice mise au pas, potentiellement, de l'extrême droite.
C'est extrêmement important que toutes les candidates et tous les candidats se mobilisent maintenant pour dire que la lutte contre la corruption est un enjeu très important."
Q: Appelez-vous aussi tous les citoyens à se sentir concernés ?
R: "On est tous et toutes victimes de la corruption parce que c'est notre argent. Et ces infractions ont souvent des conséquences extrêmement importantes sur la démocratie. Quand on fait par exemple chanter un autre élu pour l'empêcher d'exercer son mandat, ça a aussi des conséquences sur la démocratie.
Très concrètement, la corruption peut avoir des conséquences parfois sur la vie humaine (en matière de sécurité). Il y a aussi des liens avec les questions environnementales, des pots de vin versés pour commettre un crime environnemental... Il faut tous se mobiliser."
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